Conférence à l’Institut supérieur de Management de Dakar (ISM), le 12 mars 2020

Discours prononcé par l’Ambassadeur Philippe Lalliot à l’occasion de la conférence à l’Institut supérieur de management de Dakar (ISM), sur le thème : Le XXIème siècle sera multilatéral ou ne sera pas ? Sécurité, développement, émergence, Etat de droit : en Afrique notamment, quelles solutions aux grands défis contemporains ?

Seul le prononcé fait foi.

Je suis très heureux d’avoir été invité par l’Institut supérieur de management de Dakar, l’un des établissements qui fait de Dakar la capitale d’Afrique francophone des écoles de commerce et de management. Et je suis encore plus heureux de partager ce matin cette tribune avec mon collègue et ami, l’ambassadeur d’Allemagne, Stephan Röken.

Nous avons pensé à une sorte de « Défense et Illustration » du multilatéralisme. Plaider les vertus de la coopération internationale aujourd’hui est loin d’être évident. Et pourtant, face à la montée des tensions, le multilatéralisme est une méthode efficace, la seule pour inventer des solutions collectives aux grands défis du monde contemporain, la seule pour prévenir les dérives d’une compétition sans règle, dictée seulement par des politiques de puissance et des rapports de force.

C’est la raison pour laquelle l’Allemagne et la France ont créé l’Alliance pour le multilatéralisme , dont la première réunion ministérielle s’est tenue en septembre 2019, lors de l’AGNU, afin de protéger le multilatéralisme et de le renouveler. Cette initiative vise à connecter les Etats, mais aussi les acteurs économiques et la société civile, afin de renforcer la gouvernance mondiale et défendre nos valeurs communes.

L’Afrique, dans cette démarche, est un partenaire majeur, tant nos intérêts sont convergents, qu’il s’agisse de paix et de sécurité, de promotion des biens publics mondiaux, ou de respect du droit international.

I/ Nous sommes les héritiers de générations avant nous qui ont construit, sur les décombres laissés par deux guerres mondiales, un ordre international qu’elles voulaient fonder sur la règle de droit et la concorde entre les peuples. Cette conception du concert des nations était alors indissociable d’une vision progressiste et libérale de l’histoire et des sociétés.

Il ne faut pas mésestimer les progrès qui ont été réalisés sur ces bases : les droits de l’Homme se sont diffusés, le commerce et la prospérité se sont développés. Mais il ne faut pas davantage ignorer les limites et les échecs de ce multilatéralisme-là, les dérives économiques, financières et environnementales, pour ne citer que celles-là.

Si nous n’y prenons garde, notre incapacité collective, de plus en plus flagrante, à apporter non seulement des réponses aux crises que nous traversons mais aussi des perspectives, pour ne pas dire un espoir face aux défis auxquels nous sommes confrontés, les Nations Unies pourraient bien n’avoir plus d’unies que le nom et rejoindre, par leur impuissance, la SDN qui les a précédées.

Face à ce constat, trois voies s’offrent à nous : faire le dos en rond, en attendant que cela passe mais je crains que ce soit nous bercer d’illusions ; opter pour la loi du plus fort, celle de l’unilatéralisme et du nationalisme dont je peux vous assurer, après François Mitterrand, que « c’est la guerre » ; enfin, la voie la plus exigeante mais que je crois la seule responsable, inventer ensemble un nouveau modèle, de nouvelles formes de coopération.

Ce nouvel équilibre, le Président de la République l’a articulé autour de trois grands principes : le respect des souverainetés, sans lequel, sauf à être excessivement naïf, il ne peut y avoir d’adhésion des peuples ; le renforcement des coopérations régionales, où peuvent s’exercer de vraies solidarités ; enfin, l’apport de garanties internationales plus robustes, une forme de réassurance, gage d’efficacité, en même temps que de responsabilité.

Ne voyez pas là qu’une théorie, décrochée de la réalité. En Syrie ou en Libye, ou bien dans la lutte contre le terrorisme, en fait dans toutes les crises, la réponse de la communauté internationale ne peut être de laisser les Etats seuls face à leurs difficultés, non plus que de se substituer à eux mais bien de savoir articuler le principe cardinal de souveraineté des peuples, celui de coopération régionale et un vrai engagement de la communauté internationale. Je suis convaincu que le même raisonnement vaut pour d’autres grands défis : ceux de la migration, ceux du climat ou ceux de la démographie, notamment.

Alors bien sûr, c’est extraordinairement difficile, à la mesure du nombre et de l’ampleur des enjeux auxquels nous sommes confrontés. Nous ne pouvons espérer y arriver qu’en nous attaquant, de manière pragmatique, aux causes de ces dérèglements. Qu’est-ce qui fait naître partout les crises ? Si nous voulons être honnêtes avec nous-mêmes, ce sont les inégalités profondes que nous n’avons pas su réduire, c’est notre incapacité collective à apporter des réponses efficaces à tous les laissés-pour-compte de la mondialisation.

Vous l’aurez compris, je suis intimement convaincu que la défiance dans nos sociétés, les tentations du repli, la montée des populismes qui prospèrent sur les frustrations et les rancœurs, sur un sentiment profond d’injustice - tout cela n’est pas une fatalité dont il faudrait s’accommoder. Nous avons les moyens d’y remédier mais nous n’y arriverons qu’ensemble.

II/ Dans ce contexte, le présent et l’avenir de la France et de l’Europe sont intimement liés à ceux de l’Afrique :

• Parce que nous ne recomposerons pas le système international sans l’Afrique, a fortiori bien sûr contre l’Afrique. Ce n’est pas seulement sur ce continent mais avec ce continent que nous gagnerons ou perdrons collectivement la bataille contre les inégalités. Et le Sénégal, qui pèse déjà d’un poids particulier, a un rôle éminent à jouer sur la scène régionale et internationale.

• Parce qu’en matière de sécurité, les défis sont communs et rendent illusoires un engagement et une vigilance qui ne s’étendraient pas aux pays africains. La paix et la sécurité du continent déterminent également la stabilité en Europe. C’est le sens, notamment, de notre action au Sahel ;

• Parce qu’en dépit d’une réelle hétérogénéité, l’Afrique est une zone de forte croissance économique. Le dynamisme et la prospérité croissante de l’Afrique ouvrent des perspectives nouvelles alors que la France est l’un des principaux partenaires économiques du continent. Nos entreprises doivent pouvoir contribuer directement à cette croissance par leurs investissements et la création de valeur ajoutée en Afrique ;

• Parce que les grands enjeux globaux, qu’il s’agisse du changement climatique, de la santé ou de l’éducation, ne trouveront de solutions qu’avec un engagement fort de l’Afrique, notamment du fait de sa forte croissance démographique, dans le contexte d’une intense urbanisation.

En un mot, la prospérité et la sécurité des pays africains conditionnent aujourd’hui largement les nôtres, et inversement. Je me réjouis, à cet égard, de voir la nouvelle Commission européenne affirmer enfin que l’Afrique est une priorité pour l’Europe. Une semaine après son entrée en fonction, Ursula von der Leyen effectuait son premier voyage officiel à Addis-Abeba, au siège de l’Union africaine. Deux mois plus tard, elle y était déjà de retour, accompagnée cette fois de 20 commissaires sur 27. Peu de temps après, c’était Charles Michel, le président du Conseil européen, qui s’y rendait en visite.

La Commission européenne a présenté son programme pour l’Afrique la semaine dernière, avant un sommet bilatéral avec l’Union africaine à Bruxelles à l’automne prochain. Loin de la rhétorique habituelle sur l’aide au développement, il s’agit bien désormais de s’affirmer comme des « partenaires naturels » pour faire face ensemble aux défis communs que je vais maintenant un peu détailler.

III/ Sécurité et défense tout d’abord.

Dans un monde où les cadres institutionnels sont fragilisés et où les menaces se multiplient, la sécurité est l’affaire de tous. Pour reprendre les termes du Président Macron, « la responsabilité de la paix ne se délègue pas, ne se refuse pas, ne se préempte pas, elle s’exerce collectivement ».

Face à l’ampleur des défis sécuritaires, économiques, sanitaires ou humanitaires, aucun acteur ne peut agir seul et les moyens militaires ne suffisent plus. Il faut conjuguer les efforts, les ressources et l’expertise des acteurs locaux et de leurs partenaires bilatéraux et multilatéraux.

La valorisation du multilatéralisme auprès de nos partenaires est donc au cœur de l’action diplomatique et militaire de la France, notamment en Afrique. Les solutions politiques, portées par l’Union africaine et les communautés économiques régionales, ont été soutenues tant en Afrique de l’Ouest (Gambie, Guinée-Bissau) qu’en République centrafricaine.

Sur le plan sécuritaire, notre action repose sur un dispositif éprouvé : nos forces pré-positionnées qui dispensent des formations au profit des forces armées africaines ; un vaste réseau d’écoles nationales à vocation régionale (ENVR) qui facilite l’apprentissage de spécialités critiques (cyber sécurité et contre-terrorisme notamment).

La Coalition pour le Sahel, annoncée au Sommet de Pau, incarne parfaitement l’approche multidimensionnelle indispensable à une résolution des causes profondes des conflits. Lancée par les Etats du G5-Sahel et la France, elle est ouverte à tous les contributeurs qui souhaitent y participer.

Visant à mieux coordonner les actions et initiatives en matière de sécurité (y compris celles de l’ONU, via la MINUSMA, et des organisations régionales), la coalition se répartit en quatre piliers : (i) la « lutte contre le terrorisme », avec un engagement renouvelé des partenaires européens et une meilleure coordination entre la force Barkhane et la force conjointe du G5-Sahel ; (ii) le « renforcement des capacités militaires des Etats de la région » visant à coordonner les offres d’équipements et de formation aux Etats du G5-Sahel ; (iii) « une aide au retour de l’Etat et des administrations sur le territoire » ; (iv) « une aide au développement », afin de fournir aux Etats du Sahel le soutien nécessaire au retour des services publics et à l’aide aux populations sur l’ensemble de leur territoire.

La valorisation du multilatéralisme sur les questions de paix et de sécurité en Afrique est enfin au cœur du Forum de Dakar. Chaque année, cet événement réuni décideurs, spécialistes et chercheurs afin d’échanger, de confronter leurs points de vue et développer de nouvelles pistes d’actions. La France y participe au travers de sa délégation interministérielle et y contribue financièrement.

IV/ Emergence et enjeux globaux ensuite.

Sans le multilatéralisme :

-  pas de Fonds mondial pour lutter contre le sida, le paludisme et la tuberculose. Le Sénégal est ainsi un modèle en Afrique de l’Ouest, comme contributeur au Fonds mondial, dont il bénéficie également. Depuis 2002, ce fonds a contribué à sauver plus de 27 millions de vies. En octobre dernier à Lyon, nous sommes arrivés à lever 14 milliards de dollars, une somme jamais atteinte. Plus largement, nous voyons bien aujourd’hui, avec l’épidémie du coronavirus que les enjeux sanitaires demandent une approche collective, des solutions partagées, une coopération entre les Etats, et avec la société civile.

-  pas de Partenariat mondial pour l’éducation. Il y a 620 millions d’enfants à scolariser en plus dans le monde d’ici 2030, 444 millions en Afrique. La tâche est immense bien sûr et la responsabilité collective là aussi. La réunion du Partenariat mondial pour l’éducation en février 2018, ici même à Dakar, en présence de nos deux Présidents, a permis de lever 2,5 milliards de dollars pour développer l’accès à l’éducation dans le monde et la France a multiplié par 10 sa contribution. Le G7, sous présidence française et en partenariat avec le Sénégal, a lancé une initiative pour l’égal accès des filles et des garçons à l’école.

-  pas d’Accord de Paris sur le climat : face au dérèglement climatique, il ne peut non plus y avoir de passagers clandestins ou de solution facile. Ceux-là mêmes qui, contre toute évidence, en contestent encore la réalité et cherchent à affaiblir l’action collective, n’en subissent pas moins tout aussi durement les conséquences. Ceux-là heureusement sont minoritaires. Au contraire, le Sénégal, qui dispose d’une expérience réussie dans ce domaine, est notamment un membre actif de l’Alliance solaire internationale, qui a pour objectif de réduire le coût de l’énergie solaire.

-  pas d’hydro-diplomatie enfin : la moitié de la population africaine est menacée par le manque d’accès à l’eau potable. L’eau et l’assainissement sont des enjeux de développement, d’équité, de stabilité et de sécurité majeure au Sénégal, qui a exprimé à plusieurs reprises son ambition de devenir la vitrine de l’Afrique sur les questions d’eau. Le Sénégal organisera ainsi la prochaine édition du Forum en 2021 à Dakar, une première en Afrique subsaharienne, sur le thème de « La sécurité de l’eau pour la paix et le développement durable ».

V/ Etat de droit enfin.

La transparence et le respect des valeurs démocratiques représentent des principes déterminants de cette action commune. Le multilatéralisme préserve notre action commune d’un quelconque agenda caché, visant à défendre des intérêts particuliers.

C’est d’autant plus important que le contexte international change. Ce sont l’universalité et la force juridique de ces droits qui sont remises en cause. Les institutions qui les défendent, comme le Haut-commissariat aux droits de l’Homme, ou la Commission des droits de l’Homme, sont jugés obsolètes ou contestées.

Pourtant, les droits de l’Homme n’appartiennent à une aucune ère culturelle particulière mais à l’humanité toute entière. Leur présupposé fondamental est que quel que soit le lieu et les circonstances de votre naissance, vous disposez de la même dignité, et des mêmes droits, qu’ils soient civils et politiques, économiques sociaux et culturels.

Il est important de le rappeler, l’Afrique est tout autant la dépositaire et la gardienne des droits de l’Homme que l’Europe ou le reste du monde. Je pourrais citer la Charte africaine des droits de l’enfant, la Charte africaine des droits de l’Homme et des Peuples, le protocole de Maputo sur les droits des femmes. Si l’on remonte plus loin dans le temps, l’Afrique a même été le berceau du premier texte de protection des droits humains, avec la Charte du Mandé de 1222, considérée comme la première charte des droits de l’Homme au monde.

Le Sénégal est un pays moteur dans la région en matière de défense des droits humains et un allié précieux dans les enceintes internationales pour les faire respecter. C’est d’ailleurs à ce titre qu’il a été élu à la présidence du Comité des droits de l’Homme des Nations-unies. Il a accueilli récemment une grande réunion de l’Union africaine sur le suivi des résolutions onusiennes Femmes, paix et sécurité.

La jeunesse que vous représentez a un rôle particulier à jouer dans la connaissance et la promotion de ces droits. C’est dans ce contexte que la France et l’Allemagne portent ensemble le « Septembre des droits de l’Homme ». Ce rendez-vous annuel propose une formation sur le droit international des droits de l’Homme pour les jeunes professionnels organisée par les Fondations René Cassin et Friedrich Naumann. Ce sont aussi de multiples évènements partout dans Dakar pour promouvoir les droits humains avec le Comité sénégalais des droits de l’Homme, la Cour suprême, l’Institut des droits de l’Homme et de la Paix de l’UCAD, le Bureau régional pour l’Afrique de l’Ouest du Haut-Commissariat aux droits de l’Homme et le Réseau des jeunes sénégalais pour la promotion des droits de l’Homme.

***

Je sais qu’il y a aujourd’hui une forme de fatigue du multilatéralisme, que certains se font fait, à bon compte, une sorte de fonds de commerce à l’éreinter, que la coopération internationale est trop souvent présentée comme une vieille lune qui aurait fait son temps.

Je veux vous dire que, si nous suivons cette pente, les réveils seront douloureux. Je ne suis pas en train de vous dire que tout va bien et que nous pouvons continuer comme avant. Bien au contraire, nous avons besoin de profondes réformes, d’institutions plus représentatives, de procédures plus efficaces, de solidarités plus actives.

Mais ne nous trompons pas de combat : l’alternative au multilatéralisme, c’est l’unilatéralisme et l’unilatéralisme, c’est la confrontation. Ce syllogisme sonne comme une mise en garde. Comme l’ont indiqué dans une tribune le 12 novembre nos ministres des affaires étrangères, « renoncer au multilatéralisme, parce que certains se désengagent et que d’autres instrumentalisent les organisations internationales à leurs propres fins, ce serait accepter de vivre dans un monde sans filet de sécurité ».

Pour conclure, j’en suis convaincu, c’est ici, sur ce continent, que se jouera une partie du « basculement du monde », selon la belle expression du président de la République française. La France souhaite avec ses partenaires européens, avec l’Allemagne, avec l’UE, être aux côté de l’Afrique, afin de l’aider à relever avec elle, ensemble, ces défis multiples, et d’être à la hauteur des révolutions nous vivons.

Je vous remercie pour votre attention./.

Dernière modification : 12/03/2020

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