Eric Besson à Dakar : Discours à l’Institut Français Léopold Sédar Senghor (7 décembre 2009)


Intervention de M. Eric Besson

Ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire

Monsieur l’Ambassadeur,

Monsieur le Président de l’Office National des Anciens combattants,

Mon Général, commandant des forces françaises du Cap Vert

Messieurs les officiers supérieurs

Mesdames et Messieurs les présidents d’associations

Chers compatriotes,

Mesdames et Messieurs,

Durant toute son histoire, la France a dû relever de nouveaux défis, chaque fois qu’elle a dû se ressaisir et faire face à l’adversité : elle s’est posée la question de son identité. Ce n’est pas une question simple. Ce n’est pas une question facile. Mais c’est la question lancinante de notre histoire nationale : qu’est-ce qu’être Français veut dire ?

Les générations qui nous ont devancés ont, chacune, apporté une réponse à cette question. Elles l’ont fait avec les mots de leur temps, leur façon de penser, leurs idéaux et leurs espoirs. Les soldats de l’An II, les fondateurs de la IIIe République, les combattants de la Grande Guerre et ceux de la Seconde Guerre mondiale : tous nous disent qu’être français ce n’est pas une couleur de peau, ce n’est pas une race, ce n’est pas une religion. Etre français, ce n’est même pas un orgueil. C’est une responsabilité, une exigence, un travail sans cesse recommencé.

Et, si je suis venu à Dakar aujourd’hui, c’est que je sais une chose : ici, au Sénégal, sur cette terre africaine qui a tant donné, au cours de son histoire, à la France, sur cette terre si belle et si proche, se trouve une partie de la réponse. Oui, une nouvelle fois dans son histoire, le Sénégal nous apprend, à nous autres Français, qui nous sommes.

Je suis allé me recueillir sur la tombe de Léopold Sedar Senghor. Je l’ai fait avec beaucoup de respect. Beaucoup d’émotion. Mais aussi beaucoup de reconnaissance.

Le respect, c’est le sentiment le plus naturel qui soit face à un tel homme. Il fut le premier président du Sénégal indépendant, l’un des grands visionnaires de l’Afrique contemporaine. Il fut aussi – j’allais dire « surtout », mais aurait-il été l’un sans l’autre –, l’un des plus grands poètes de cette langue, que nous avons, Sénégalais et Français, en partage et dont nous assurons aujourd’hui la responsabilité commune.

Senghor a habité la langue française. Il s’y est senti chez lui. Il l’a magnifiée. « Le français, écrivait-il, ce sont les grandes orgues, qui se prêtent à tous les timbres, à tous les effets, des douceurs les plus suaves aux fulgurances de l’orage. »

Et je me suis souvenu, sur la tombe de Senghor, de son élection, en 1983, à l’Académie française. Sur les berges de la Seine, cette prestigieuse institution a traversé les siècles et accueilli les esprits les plus brillants de leur temps, et je salue la récente réception dans cette prestigieuse enceinte de notre Ambassadeur de France au Sénégal. Avec Senghor, pour la première fois un Africain prit place sous la coupole.

Et quel Africain ! Il avait écrit des textes sans aucune complaisance pour la France et son rapport souvent compliqué à l’Afrique. Dans Hostie noire, en 1948, il faisait cette prière : « Oui Seigneur, pardonne à la France qui dit bien la voie droite et chemine par les sentiers obliques. »

En 1983, le « Seigneur » avait bien dû lui pardonner, à la France. Car, lorsque Senghor fut élu à l’Académie française, la France ne se contentait plus de « bien dire la voie droite ». Elle cheminait sur elle.

Et je suis allé me recueillir au cimetière de Bel-Air devant le monument aux morts. J’y ai ressenti, là aussi, une émotion intense.

Chaque fois que la liberté de la France a été en jeu, les Africains ont été à ses côtés. Chaque fois que la France s’est retrouvée au bord du gouffre, prête à sombrer et disparaître, chaque fois que la République semblait elle-même défaillir et que l’espoir avait déserté les esprits et les coeurs, c’est ici, sur cette terre d’Afrique, qu’elle est venue chercher le recours.

Je me suis incliné, avec respect et reconnaissance, devant la mémoire de ces hommes qui ont tout donné, en particulier au cours des deux grandes guerres mondiales, pour que la France ne soit pas simplement libre, mais qu’elle continue à vivre et à exister.

Ils avaient vingt ans. Ils venaient du Sénégal, du Mali, du Burkina, de la Côte d’ivoire, du Niger, du Tchad et du Cameroun etc. Ils avaient rejoint l’Armée d’Afrique, la Division Leclerc ou la 1ère Armée. Ils avaient l’âge où l’on a d’autres rêves, d’autres projets, d’autres espoirs que d’aller mourir sur une terre lointaine. Ils ont quitté tout ce qu’ils aimaient, les paysages qui les avaient vus grandir, leur famille, leurs amis. Ils ont donné le meilleur d’eux-mêmes. Ils ont fait tous les sacrifices, jusqu’au sacrifice suprême.

Il n’y a rien de plus dur d’avoir vingt ans, de devoir porter des armes, de combattre et de mourir.

Il n’y a rien de plus dur que de le faire, loin de chez soi, sur les champs de bataille de la Meuse ou pendant l’hiver froid de la campagne d’Alsace.

Ces hommes, qui ont tout donné, ont écrit l’une des plus belles pages de l’histoire de France, l’une des plus belles pages de l’histoire du monde, celle où rien ne compte plus que de combattre pour la liberté.

Souvenons-nous du serment de Koufra, prêté en mars 1941, dans une lointaine oasis du Tchad. Les Tirailleurs sénégalais étaient là, aux côtés de leurs camarades originaires de Bretagne, de Provence, de Paris ou de Picardie, venus de divers horizons, mais unis, par dessus tout, dans la fraternité des armes et du combat. C’étaient les hommes de Leclerc. C’étaient des combattants de la liberté. Et ils prêtèrent le serment de ne « déposer les armes que lorsque nos couleurs, nos belles couleurs, flotteraient sur la cathédrale de Strasbourg ».

Et ce serment, ils l’ont tenu. Envers et contre tout. Du Tchad à la Libye, de la Tunisie au Maroc, du débarquement de Normandie à la libération de Paris, ils ont combattu avec un devoir, un courage, une abnégation, qui forcent le respect de tout homme de bonne volonté.

Ces hommes, tirailleurs sénégalais, sont l’honneur et la fierté du Sénégal et de l’Afrique toute entière.

Ces hommes sont l’honneur et la fierté de la France.

Jamais nous n’oublierons ce que fut leur sacrifice.

Jamais nous n’oublierons ce qu’ils nous ont apporté.

Ils nous apporté la liberté.

Ils nous ont appris, avec leur courage, leur valeur, leur sacrifice, ce qu’être Français veut dire.

C’est un combat, c’est une exigence.

Etre Français, c’est aussi une fraternité.

« Vous n’êtes pas seuls au monde » : voilà ce que les tirailleurs sénégalais ont dit à la France, aux heures terribles de l’histoire. « Vous n’êtes pas seuls au monde » : voilà la plus belle définition de la fraternité.

Au cours des deux guerres mondiales, les tirailleurs sénégalais nous ont appris, en combattant à nos côtés, ce que le mot « fraternité » veut réellement dire.

Evidemment, les mots parfois et les grands principes ne valent plus rien, quand la réalité les contredit. Le massacre de Thiaroye le 1er décembre 1944 fut inacceptable. La France le reconnait avec humilité. Avec respect. Il nous faut à présent être juste et reconnaissant pour les sacrifices consentis et la décristallisation des pensions désormais acquise va dans ce sens.

Ce que nous avons à offrir à ces hommes, à leur mémoire, à leur souvenir, c’est une fraternité renouvelée et vivante.

L’Afrique et la France ont une mémoire commune.

Nous avons, aujourd’hui, à Dakar comme à Paris, en Afrique et en France, à porter cette mémoire, à l’honorer et à la transmettre.

Nous le faisons avec un sentiment de respect : celui que les fils doivent à leur père.

Nous le faisons avec reconnaissance et gratitude, celles que l’on réserve au héros.

Nous le faisons aussi avec le regard exigeant de la vérité. Car il n’y a pas de devoir de mémoire ni de véritable respect sans l’exigence de la vérité.

A la veille du 50ème anniversaire des indépendances, cette histoire commune mérite d’être célébrée mais nos relations ne se limitent au passé . Ces 50 années ont été marquées par l’intensité des échanges culturels, économiques, et migratoires et nos deux pays sont convaincus qu’il faut organiser ces échanges sur une base concertée. Je rends hommage au Président WADE qui fut le premier chef d’Etat africain à s’engager sur cette voie. Il perpétue la tradition de culture, d’ouverture et de clairvoyance de ses prédécesseurs. L’accord franco-sénégalais de gestion concertée des flux migratoires revêt une importance particulière car il est le premier accord que nous avons signé après la conférence euro-africaine sur la migration et le développement qui s’est tenue à Rabat en juillet 2006. Cet accord est primordial pour notre destin commun et nous offre un intérêt partagé puisqu’il nous permet de mieux organiser la migration économique légale et facilite la migration circulaire, de lutter plus efficacement contre l’immigration illégale, et d’accentuer notre volet de développement solidaire qui a doublé passant de 4,5 millions d’euros à 9 millions d’euros (2009-2011). Je vous annonce la tenue en janvier 2010 du premier comité de suivi de cet accord qui en marquera l’entrée en vigueur après la ratification de nos deux parlements.

En venant aujourd’hui à Dakar, sur cette terre africaine où je suis né et qui m’a façonné, je souhaite vous transmettre un message pour conclure mon propos : Au moment où nous nous penchons sur notre identité, n’oublions pas nos racines africaines. N’oublions pas les 4 communes (St Louis, Gorée, Dakar, et Rufisque) qui furent françaises dès le XVIIIème siècle. N’oublions pas également que le Sénégal a envoyé des cahiers de doléances aux Etats généraux en 1789. Portons ensemble cette mémoire qui nous est aussi commune que la langue qui nous réunit. Faisons vivre une fraternité nouvelle entre nos peuples et nos pays. C’est la plus belle façon de rendre hommage aux tirailleurs sénégalais dont je suis venu honorer aujourd’hui la mémoire à Dakar.

Dernière modification : 21/01/2016

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