Inauguration de la "Case du Tirailleur" à Thiowor

La demeure de feu Abdoulaye N’diaye, dernier survivant africain connu de la Grande Guerre est aujourd’hui un site mémoriel rendant hommage aux Tirailleurs Sénégalais.

Situé à une vingtaine de kilomètres de Louga, le village de Thiowor a vu plusieurs de ses habitants mobilisés pour aller combattre, au nom de la France et pour la défense des valeurs universelles de paix et de liberté, sur les champs de bataille de la première Guerre mondiale.

Parmi eux, Abdoulaye N’diaye, décédé le 10 novembre 1998, à l’âge de 104 ans. Il est considéré comme le dernier "Tirailleur sénégalais". Après l’armistice, il retrouve son village de Thiowor et ses activités d’agriculteur.

Sa case est aujourd’hui un site mémoriel en l’hommage de tous les Tirailleurs sénégalais, toutes générations et origines confondues.

Ce projet a été mené conjointement par la France et le Sénégal.

Discours d’inauguration - 22 janvier 2020

Seul le prononcé fait foi.

Messieurs les Ministres,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Monsieur le Chef d’État-major particulier,
Messieurs les officiers généraux,
Mesdames et Messieurs, Chers amis,

Enfant de ce village, Abdoulaye Ndiaye est parti il y a plus d’un siècle combattre pour la liberté, à des milliers de kilomètres d’ici. C’est sa mémoire qui nous rassemble aujourd’hui. Plus de cent ans après sa naissance, l’inauguration du musée qui lui rend hommage marque l’histoire partagée par le Sénégal et la France.

Abdoulaye Ndiaye passe sa jeunesse à Thiowor, pratiquant les travaux des champs. Sa réputation parmi ses pairs est celle d’un lutteur d’exception, invaincu. A la veille de ses 20 ans, il intègre un régiment de tirailleurs sénégalais, avec une centaine d’autres hommes issus de son village. Proposant de s’engager à la place de son oncle, c’est un sens aigu du devoir et du sacrifice qui l’anime dès l’origine.
Après son départ du Sénégal et un bref passage par le Maroc, il est de tous les théâtres d’opération de la Grande guerre. Son engagement dans le conflit débute en Belgique, où il reçoit, en août 1914, une première blessure au visage. Appelé ensuite sur le front d’Orient, il prend part en 1915 à la bataille des Dardanelles, en Turquie. Lors de la bataille de la Somme en juillet 1916, il est de nouveau atteint d’une balle à la tête, seconde blessure qui lui vaut quatre mois d’hospitalisation en France. Son périple de soldat s’achève avec la fin du conflit en 1918, année où il se trouve engagé dans les combats à Verdun.

Chaque hiver durant quatre ans et parce que le froid du nord cause de trop grands dommages à sa santé, il fréquente avec ses frères d’armes africains les camps d’hivernage du sud de la France, où il se réjouit, je le cite, « de voir le soleil en plein jour et de penser à son village ». Ses faits d’armes sont plusieurs fois récompensés : il obtient la Croix de guerre, puis la médaille militaire.
Il quitte le conflit avec la conscience aiguë, éprouvée dans son corps pendant les nuits de veille dans les tranchées, que tous les hommes sont égaux face à la mort. A son retour au Sénégal, il reprend le travail des champs, portant avec lui le poids et le secret des images vues et des combats vécus sur le continent européen. Ouvert quoique pudique, il sait parler avec justesse et dignité de cette période sombre aux membres de sa famille, à ses proches et aux habitants de Thiowor. Tous voient en lui le témoin d’un des grands drames humains de l’histoire contemporaine. C’est la mémoire de cet homme que je salue aujourd’hui.

Le 10 novembre 1998, veille du jour où il devait recevoir, des mains de l’ambassadeur André Lewin et au nom de la France, la décoration de la Légion d’honneur, Abdoulaye Ndiaye s’éteint dans son village, entouré des siens. Il avait 104 ans. Conformément à l’engagement de la France, l’insigne lui est décerné le lendemain, à titre posthume, pour son courage et son exemplarité. Dernier « poilu » africain, il était de cette trempe d’hommes capables de se battre aux côtés de leurs frères d’armes, d’affronter le froid et la maladie, à des milliers de kilomètres de leur pays natal, pour des valeurs qu’ils partageaient. « Car nous sommes là tous réunis, divers de teint […], divers de traits, de costume, de coutumes, de langue ; mais au fond des yeux la même mélopée de souffrances à l’ombre des longs cils fiévreux », chantait Léopold Sedar Senghor, dans une lamentation qui embrasse les deux conflits mondiaux du XXe siècle. Je rends ici hommage à l’un de ces 400 000 hommes d’Afrique subsaharienne engagés dans la Première guerre mondiale, et dont le soutien à la France a été décisif. Abdoulaye Ndiaye, emporté comme des millions d’autres hommes dans ce conflit qui le dépassait, était le dernier témoin de la participation des tirailleurs sénégalais à la Grande guerre. Sans l’avoir voulu, avec humilité et discrétion, pour nous tous ici présents, Abdoulaye Ndiaye porte l’Histoire.

Chers amis, ce musée doit être à la hauteur de l’héritage qu’il nous laisse. Je tiens à remercier particulièrement deux personnes qui, soutenues par d’autres, ont mis leurs efforts et leur énergie à entretenir la mémoire d’Abdoulaye Ndiaye. Cheikh Diop, en premier lieu, son petit neveu, qui, par sa persévérance, a permis à ce projet lancé en 2006 d’aboutir. Je remercie également le Général de corps aérien Birame Diop, ancien Chef d’État-major du Président, d’avoir donné l’an dernier l’impulsion finale rendant possible l’inauguration de ce musée aujourd’hui. Je salue enfin, dans ce projet, l’engagement de longue haleine de l’Association du souvenir français et de l’Association des amis du musée des forces armées.

Désormais, ce musée inaugure pour nous un nouveau rapport à l’Histoire : celui du recueillement, de la mémoire, et du travail sur notre passé. C’est la voie que le Sénégal et la France ont choisi d’emprunter. En 2002, quatre ans après le décès d’Abdoulaye Ndiaye, une stèle a été posée à quelques pas de cette case par nos deux pays. J’ai pu m’y recueillir il y a quelques instants. La « piste des tirailleurs », que j’ai empruntée pour me rendre ici, ne peut qu’imparfaitement retracer l’itinéraire parcouru par ces hommes et par nos deux pays, mais elle est le symbole de notre volonté commune de relier le passé au présent, l’histoire à la mémoire.

A travers Abdoulaye Ndiaye, en effet, c’est l’ensemble des tirailleurs sénégalais engagés dans la Grande guerre que le Sénégal et la France saluent et honorent. Le corps des tirailleurs sénégalais regroupait depuis 1857 des hommes issus du Sénégal, mais aussi de dix-sept pays d’Afrique subsaharienne, dont je salue les représentants aujourd’hui. Nos pays sont liés par les combats menés, par le dévouement et la persévérance partagés, par le sang versé en commun. Les rues et places de France, selon le souhait exprimé par le Président Emmanuel Macron, commencent à porter les noms de ces hommes venus d’Afrique, et morts pour la liberté. Notre pays ne les oublie pas.
En inaugurant le musée préservant la case d’Abdoulaye Ndiaye, dernier tirailleur sénégalais de la Première guerre mondiale, la France s’incline avec respect devant la mémoire des combattants africains de la Grande guerre. Elle sait ce qu’elle leur doit.

Je vous remercie./.

Dernière modification : 10/02/2020

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