Interview de l’Ambassadeur Nicolas NORMAND au quotidien KOTCH - 27 juin 2011

JPEG - 17.4 ko

« Il n’y a eu aucune tractation à Paris qui ait un lien avec le projet de loi constitutionnelle »

Après le rôle supposé de la France dans la fameuse poignée de main entre Barack Obama et Karim Wade et la visite de Wade à Benghazi, l’Ambassadeur Nicolas Normand brise le silence. En exclusivité pour Kotch, le diplomate français évoque tous ces sujets sans détour

Le voyage du Président Abdoulaye Wade à Benghazi

Premièrement, la France est le principal partenaire du Sénégal donc il était très naturel que le Président Wade soit reçu par son homologue M. Nicolas Sarkozy à Paris. Je rappelle que le président sénégalais a aussi eu deux entretiens avec le Ministre français des Affaires étrangères, M. Alain Juppé.

Sur un plan technique pour aller à Benghazi, il fallait aller à Paris pour avoir une couverture de l’Otan pour sécuriser ce voyage car n’oubliez pas qu’il y a des événements violents en cours dans cette partie de l’Afrique. Le premier déplacement d’un chef d’Etat à Benghazi nécessitait une protection adaptée et l’Otan, qui participe aux opérations en Libye, devait participer à cette sécurisation du voyage du Président sénégalais. L’avion du Président Wade a ainsi été accompagné par des avions militaires français puisque la France, je le rappelle, participe aux opérations de l’Otan en Libye.

Sur le fond, la France ne peut que se réjouir que le Président sénégalais rejoigne ses positions sur le dossier libyen qui sont celles des pays Européens et également du Conseil de sécurité de l’Onu, puisque comme vous le savez, l’action militaire en Libye est totalement couverte par les résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies. Il était donc bienvenu que le Président du Sénégal s’inscrive dans ce mouvement d’ensemble international pour condamner le Colonel Kadhafi, qui est le premier responsable des violations massives des droits de l’homme. Benghazi devait être défendu contre les massacres de civils qui devenaient plus que probables.

Voyage à Benghazi : Une initiative personnelle du Président Wade

Nous n’avons pas demandé au Président Wade de faire une démarche. C’est une initiative du Sénégal que nous saluons. Nous encourageons l’Union Africaine à appuyer l’initiative sénégalaise et il est important que le Sénégal avance en pionnier sur cette question. C’est quelque chose qu’il faut saluer, c’est une position courageuse que nous saluons et qui est en phase avec les positions de la communauté internationale.

Le contenu des entretiens de Paris sur le chemin de Benghazi

Il est d’usage que lorsqu’un chef d’Etat étranger est en visite en France, que l’actualité internationale soit au cœur des discussions. On n’évoque pas l’actualité intérieure en France et au Sénégal. A ce sujet, je voudrais tordre le cou à ces rumeurs, ces insinuations fantaisistes qui sont nées de l’imagination fertile de certains commentateurs selon lesquelles les événements intérieurs au Sénégal ont été abordés lors de ces rencontres en France. Il est évident que ce n’est absolument pas le cas et rien de ce qui concerne la politique intérieure sénégalaise n’a été discuté. Très souvent des rumeurs tendent à associer la France à des calculs ou à des projets politiques au Sénégal. 50 ans après les indépendances, certains continuent à croire que la France chercherait à s’ingérer de manière sournoise dans les affaires intérieures sénégalaises. Ce n’est évidemment et heureusement pas le cas.

Projet de réforme constitutionnelle

L’initiative du Président sénégalais lui est propre et la France n’a pas à suggérer une attitude à ce sujet. Nous respectons totalement la souveraineté du Sénégal. Il n’y a aucun marchandage entre une initiative diplomatique sénégalaise et un projet de politique intérieure dont la France ne se mêle pas. Il n’y a eu aucune tractation à Paris qui ait un lien avec ce projet de loi constitutionnelle. Nous en avons pris connaissance seulement au moment où il a été rendu public. D’ailleurs à ce sujet, je voudrais rappeler qu’il y a eu plusieurs interventions officielles publiques de la France qui montrent que nous n’étions pas du tout informés au préalable d’un tel projet. La France s’était ainsi pleinement associée à la déclaration de l’Union Européenne du 22 juin exprimant son souci que les modifications des règles constitutionnelles soient effectuées dans l’esprit de concertation et de consensus qui ont toujours prévalu au Sénégal. Le lendemain, le porte parole du Quai d’Orsay s’est prononcé pour rappeler que la démocratie au Sénégal restait exemplaire et que la concertation avec tous les acteurs politiques devait permettre d’éviter la violence. Donc l’esprit de ces déclarations est totalement contraire à l’idée d’avoir préparé en secret un projet en France. C’est une idée néocoloniale qui ne cadre pas avec la réalité.

Réaction tardive de la France

La réaction de la France n’a pas été tardive puisqu’elle a participé à la déclaration de l’Union Européenne diffusée dès le 22 juin et il y a eu ensuite deux autres déclarations françaises le 23 et le 24 juin qui disent à peu près la même chose. Je rappelle d’ailleurs que la France est le seul pays à avoir publié une déclaration après le 23 juin pour dire que le retrait du projet de modification de la loi constitutionnelle était une « décision sage » et souhaiter un prompt rétablissement à tous les blessés des manifestations du jeudi 23 dont Alioune Tine, le Président de la Raddho. Donc en résumé, il n’y a aucun rôle de la France dans cette affaire si ce n’est tout au moins une coïncidence d’évènements.

Poignée de main Obama/Karim et les missions de Bourgi

La France a tout simplement accueilli le Président sénégalais dans le cadre du sommet de Deauville. C’était normal que le Président Sarkozy présente ses hôtes dont le Président Abdoulaye Wade et Karim Wade qui est aussi ministre de la Coopération internationale. C’est donc dans l’ordre normal des choses et il faut éviter toute surinterprétation à ce propos, car nous n’avons pas pour vocation de nous mêler aux affaires internes du Sénégal.

La France et le projet de dévolution monarchique

C’est le droit souverain du Sénégal de procéder à une réforme constitutionnelle mais la position française et la position internationale sont que ces modifications doivent être effectuées dans un esprit de concertation et de large consensus avec tous les acteurs politiques. Maintenant, selon la constitution sénégalaise, chacun est libre de se présenter, laissons le président s’exprimer sur ce sujet, peut-être qu’il aurait pu le faire en mentionnant les noms envisagés du Président et du vice-président, peut-être qu’il n’est pas allé au bout de ses intentions. Mais c’est une question d’opportunité politique. Ce n’est pas à des puissances étrangères de se prononcer. Le souhait de la France, c’est que les élections qui doivent avoir lieu dans 8 mois environ, puissent se préparer dans la sérénité et dans le consensus et aient lieu de façon libre et transparente. Le Sénégal avait demandé qu’il y ait un audit du fichier électoral, ce qui a été fait et la France s’est associée à l’Union Européenne, aux Etats-Unis et à l’Allemagne pour le faire. Cet audit a établi que le fichier électoral était globalement fiable et crédible mais a proposé des améliorations à court et moyen terme. Maintenant la garantie que nous avons, c’est le comité de veille qui doit se charger de suivre l’application des recommandations faites après l’audit. Il faut souhaiter que l’opposition qui a suspendu sa participation à ce comité revienne poursuivre ses travaux pour que les prochaines élections se déroulent comme nous l’avons toujours souhaité dans des conditions sereines, paisibles et transparentes.

Bases françaises

Comme cela a été annoncé, la transformation en cours devrait se terminer le 1er Août 2011. Un certains nombre de régiments, d’unités des Forces françaises du Cap-Vert (Ffcv) basés à Dakar sont en cours de dissolution. De 1200 à 1300 militaires avec des moyens de défense, des armes légères ou lourdes, nous sommes ainsi en train de passer à 300 éléments quasi désarmés dont le rôle sera seulement de faire de la coopération avec le Sénégal mais aussi avec les pays de la région. Il s’agira de les préparer à intégrer les missions des casques bleus de l’Onu ou la force Africaine en attente. Mais nous mènerons bien sûr une coopération militaire bilatérale avec le Sénégal. Cette transformation se concrétise aussi par un rétrécissement considérable sur le plan géographique de la présence militaire française à Dakar. En particulier nous allons restituer un certain nombre de bâtiments, d’immeubles, de villas et des infrastructures qui ont été construits par la France sur les emprises mises à disposition par le Sénégal. Par exemple nous sommes en train de rendre près de 80 villas et un peu plus de 150 appartements. Une commission mixte entre militaires Français et sénégalais regarde tout cela. Je signale par ailleurs que tous ces appartements sont rendus en parfait état avec leurs mobiliers et leurs groupes électrogènes. Nous rendons aussi les installations de Bel Air avec tous les hangars équipés, avec des ateliers de mécanique, des dépôts de carburant et de munitions, des équipements sportifs. Sont aussi concernées des chambres froides qui ont récemment été inaugurées au Port de Dakar. Nous rendons donc énormément de choses et tout ceci se passe très bien, dans la sérénité. Désormais nous sommes en train de créer un nouveau pôle de coopération militaire régional et ce processus va se terminer avec la conclusion d’un nouvel accord que nous avons déjà négocié à 98%.Il ne reste plus qu’à le peaufiner pour le signer vraisemblablement avant le 1er Août.

Utilisation du foncier et des villas cédés au Sénégal

C’est une affaire qui concerne les autorités sénégalaises. Nous n’avons pas à leur dire ce qu’elles doivent faire des biens que nous avons restitués. C’est une question qui relève de la souveraineté sénégalaise et donc nous n’interférons pas dans ce type de décision.

La France et l’option militaire en Libye

Ce n’est pas une attitude va-t-en guerre de la France, car aussi bien en Libye qu’en Côte d’Ivoire, c’est sur des bases légales et avec l’adhésion de la communauté internationale que la France a agi. En Libye, il s’est agi d’éviter un massacre à travers une démarche validée par le Conseil de sécurité des Nations unies. Si on ne l’avait pas fait, il y avait des risques de génocide sur des populations civiles. Ce genre de situation s’est déjà produit dans l’histoire à Srebrenica notamment. En Côte d’Ivoire, c’est sur la demande pressante et écrite du Secrétaire général de l’Onu pour que la France a détruit l’arsenal lourd du camp Gbagbo afin d’éviter la mort des civils. Mais il faut le rappeler, ce sont les militaires ivoiriens qui ont capturé Laurent Gbagbo. Et tout le monde a salué comme exemplaire l’attitude de la France qui a permis de mettre fin à la guerre.

Les tractations autour de sa venue au Sénégal

La vérité vaut pour la France et pour le Sénégal. Pour qu’il y ait une désignation de n’importe quel ambassadeur, il faut l’accord des deux chefs d’Etat des pays concernés. Les nominations d’ambassadeurs sont faites en Conseil des Ministres puis soumises à l’agrément des autorités du pays d’accueil. C’est ce processus qui a été appliqué pour ma nomination, et il est incontournable. Je peux vous citer l’année où j’ai été nommé plusieurs refus d’agrément d’Ambassadeurs désignés par la France dans des pays Africains. Donc il était très important que l’Ambassadeur de France au Sénégal soit agréé par le Sénégal. Il est habituel qu’avant une procédure de nomination qu’il y ait des consultations. Ce que je sais c’est que la procédure de ma nomination était irréprochable sur le plan formel. D’ailleurs mon agrément n’a pas été immédiat. Il a fallu attendre un mois, un mois et demi. Mais c’était le délai normal pour que le Sénégal réponde.

Commission sur les flux migratoires

J’ai participé la semaine dernière à Paris avec les représentants des autorités sénégalaises à la réunion du comité mixte sur la gestion concertée des flux migratoires entre la France et le Sénégal. Il existe en effet un accord franco sénégalais sur les flux migratoires, qui concerne à la fois les visas et les conditions de séjour des Sénégalais en France.

Nous avons lors de cette réunion beaucoup parlé de la question des visas, notamment des visas de journalistes. Soit dit en passant, et pour répondre à un éditorial récemment publié dans votre journal, je reconnais que c’était une erreur de demander au journaliste de Kotch ayant accompagné le Président Wade dans son déplacement à Benghazi de se représenter au Consulat général de France au retour de son voyage avec le président à Paris. L’erreur est humaine et je veillerai à ce que cela ne se reproduise plus. Mais pour revenir à la question des visas, je souhaite rappeler qu’en 2010 le nombre de demandes de visas s’est stabilisé autour de 30 000 demandes sur l’année. Sur ce nombre nous avons délivré 23 000 visas, soit les trois quarts des demandes formulées auprès du Consulat Général de France à Dakar et ce taux est le plus élevé de toutes les ambassades occidentales à Dakar. C’est un point important. De même, nous avons amélioré les conditions de délivrance de ces visas. Cela va des conditions matérielles pour la prise de rendez-vous par exemple aux conditions d’accueil pour les demandeurs de visa. Les refus de délivrance sont désormais motivés, ce qui est une amélioration significative. Nous nous sommes aussi engagés à augmenter le nombre de visas de circulation d’une durée de un à cinq ans qui évitent aux personnes concernées de revenir souvent à l’ambassade. En tout état de cause, la discussion avec les autorités sénégalaises a été consensuelle sur ce sujet.

Deuxième sujet important abordé lors de la réunion à Paris, celui des admissions au séjour. Les citoyens Sénégalais concernés par cette question sont principalement ceux qui veulent faire des études en France. Et nous avons environ 2000 visas qui sont donnés chaque année dans ce cadre, de sorte qu’il y a aujourd’hui plus de 9000 étudiants sénégalais en France. Sur ce point, je voulais signaler que nous avons parlé avec nos partenaires sénégalais de poursuivre les discussions pour améliorer les conditions d’accueil et la situation des étudiants sénégalais en France ainsi que les conseils pour leurs études. Nous avons déjà multiplié les opérations de promotion des formations professionnelles. Nous avons également amélioré les efforts de Campus France, qui est un service public de l’Ambassade de France, pour accueillir les étudiants en France et les inscrire en ligne sans qu’ils aient à faire les démarches. Nous avons ainsi ouvert trois antennes régionales pour le dépôt des dossiers dans les Alliances françaises de Ziguinchor, Kaolack et Saint-Louis afin que les demandeurs n’aient pas à se déplacer jusqu’à Dakar. Nous allons aussi mettre en ligne d’ici fin septembre un nouveau site internet d’informations mieux fait pour aider davantage les étudiants à entreprendre leurs démarches. D’une façon plus générale, nous avons proposé de créer un comité spécial franco sénégalais sur la question des études en France et aussi de l’aide que la France doit apporter pour les études au Sénégal afin que ces formations soient mieux discutées. Car il est important que les formations soient plus complémentaires, que les formations en France soient bien adaptées aux besoins économiques au Sénégal et que les étudiants sénégalais puissent revenir, en particulier s’ils obtiennent une bourse du Sénégal. C’est normal d’en parler ensemble parce que le Sénégal fait un important effort pour octroyer des bourses et la France fait un important effort pour accueillir les étudiants sénégalais dont les études en France sont gratuites dans les universités, dans une logique d’aide au développement. Nous allons essayer d’améliorer un peu ce système qui est pour l’instant très improvisé. Donc il faut en discuter entre les deux pays.

Nous avons aussi parlé de la question de l’immigration du travail mise en place par l’accord de gestion concertée. Ce volet commence à entrer en vigueur puisqu’en 2009, il y a eu plus de 800 travailleurs sénégalais en France, en 2010 926 et sur les quatre premiers mois de 2011, il y en a déjà environ 500. Donc c’est un chiffre qui progresse car nous cherchons à promouvoir ce type d’immigration professionnelle et en particulier à promouvoir les échanges entre jeunes professionnels. Nous avons aussi discuté de la participation des migrants, c’est-à-dire des Sénégalais vivant en France, ainsi que de l’aide au retour pour ceux qui souhaitent revenir au Sénégal.. C’est quelque chose qui marche très bien parce que depuis l’accord existe on a mobilisé environ 8 millions d’Euros et les migrants sénégalais en Français ont eux-mêmes mobilisé plus de deux milliards de francs Cfa sur dix milliards de ce programme, le reste étant complété par des subventions françaises. Cela a permis de lancer plus de 130 projets financés par les migrants et par la France. C’est de l’investissement à distance avec des associations de migrants sénégalais en France qui envoient leur épargne dans leur village d’origine par exemple et la France aide à construire des écoles ou à faire des établissements de soins. Et puis il y a un dispositif de réinsertion pour ceux qui souhaitent revenir et depuis 2007 c’est environ 300 projets de sénégalais en situation régulière ou irrégulière qui en ont bénéficié. On leur paie le billet d’avion et ils ont droit à une assistance technique pour faire leur projet que nous finançons par don.

Dernière modification : 25/01/2016

Haut de page